Nemopolis est un roman-mail écrit par Neil Jomunsi, lisible gratuitement et partageable librement sous la licence Creative Commons BY-NC-SA.

NEMOPOLIS

UN ROMAN-MAIL DE NEIL JOMUNSI

Chapitre #01

— L'appartement —

 

La porte était à peine refermée que Sara ne se souvenait déjà plus de la manière dont elle l’avait ouverte. Désemparée, les mains vides, la jeune femme compta jusqu’à cinq, tâta les poches de son pardessus et inspecta le parquet. Pas de clefs par terre, ni de trousseau suspendu à la serrure. Comment était-elle rentrée chez elle ? Pour vérifier qu’elle n’avait rien laissé du côte couloir, elle voulut actionner la poignée. Mais le battant ne remua pas d’un pouce. Son cœur s’emballa.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sara ne s’imaginait pas du genre à paniquer pour une méprise. Pourtant, elle s’échina des deux mains à secouer la poignée, de haut en bas, de gauche à droite, puis retira ses chaussures et posa un pied contre le mur pour améliorer sa traction. Non seulement la porte était verrouillée, mais elle ne jouait pas d’un millimètre. Elle paraissait collée à l’encadrement. De guerre lasse, la jeune femme abandonna pour contempler le spectacle désolant de ses paumes rougies. Par un miracle qu’elle ne s’expliquait pas, elle s’était enfermée à l’intérieur de son propre appartement. S’il s’agissait d’une blague, celle-ci était de très mauvais goût.

Elle trépigna, joignit ses doigts en pyramide puis ferma les paupières pour tâcher de se repasser la séquence. Le souvenir d’un détail incongru, d’une bizarrerie, d’une odeur, pourrait peut-être la mettre sur la voie. Mais le ruban de douleur qui ceignait son front l’empêchait de penser. Même l’image du couloir ne lui revenait pas.

Elle fronça les sourcils. Sa mémoire avait forcément gardé trace du hall, de l’ascenseur, de l’escalier ou du corridor, de ces choses que l’on rencontre habituellement lorsqu’on pénètre dans un immeuble d’habitation. Son esprit était obstrué par quelque chose d’ancien et dont la porte matérialisait la frontière. Elle repensa à la phrase qu’elle venait de formuler dans sa tête. C’était absurde, depuis quand comprenait-elle les métaphores ? Mieux valait mettre cette absence sur le compte d’une journée de travail éreintante.

Le cœur de Sara sauta un battement tandis que ses mâchoires s’entrechoquaient et qu’un froid polaire glissait sur elle. Elle avait beau écarquiller les yeux, plissa le front, se frapper la tête, compter jusqu’à six, douze, vingt-deux et quarante-quatre, la jeune femme n’avait plus le moindre souvenir du métier qu’elle exerçait. Elle n’était même pas certaine d’en avoir jamais eu un. Elle serra les dents pour faire taire les castagnettes.

— Reprends-toi, ma vieille…

Au moins parvenait-elle à se rappeler son prénom : Sara. Cette donnée était gravée en elle, immuable, Sara… Sara comment déjà ?

Un trou noir se creusa dans son ventre.

Saisie de panique, elle manqua d’arracher la moitié de son sac à main et en extirpa son porte-monnaie. Tous ses papiers avaient disparu. Fébrile, elle poursuivit ses recherches en quête d’un agenda égaré au milieu du fatras d’échantillons, de magazines, de plaquettes de vitamines et d’étuis de chewing-gum, ou peut-être d’une carte de visite, d’une enveloppe à son nom ou d’un billet de spectacle. En une seconde : Sara passa de l’anxiété à l’irritation : l’anonymat de ce sac frôlait le ridicule.

Hors d’elle, la jeune femme déversa le contenu de sa besace sur le sol. Aucune trace d’un carnet de notes, ni même d’une carte de bibliothèque, de piscine, d’abonnement au parking ou de quoi que ce soit qui aurait pu l’aider.

Elle serra les poings, visualisa un petit pois — d’où tenait-elle cette absurde manière de se concentrer ? — et maîtrisa son souffle. Pour résoudre ce mystère, mieux valait qu’elle procède en sens inverse, à savoir qu’elle récapitule ce dont elle se souvenait plutôt que d’établir la liste de tout ce qu’elle avait oublié. Cette dernière semblait longue.

Elle posa un doigt parfaitement manucuré sur ses lèvres et fit une grimace de canard. Son prénom était Sara, c’était une chose. Cet appartement était le sien, second point.

Elle bloqua sa respiration, contracta son ventre, fronça les sourcils et se hissa sur un pied pour déclencher l’accouchement, mais c’était tout ce dont elle se souvenait pour l’heure.

Terrifiée par ce vide qui prenait ses aises en elle, Sara laissa échapper un sanglot. Elle aurait sans doute plus de chance en fouillant son appartement. Elle prit donc la direction du salon. Là, elle manqua de tourner de l’œil.

Les murs renvoyaient tellement de lumière qu’elle dut plisser les paupières pour ne pas être éblouie. Son logement avait été vidé, à l’exception de quelques meubles blancs dont les lignes ne lui évoquaient rien. Aucun tableau ne recouvrait ces parois immaculées, vierges de toute fioriture. Elle repensa à cette émission où le héros, croyant gagner du temps pour repeindre son studio, dépose un pétard dans un seau de peinture.

Ainsi, son intérieur ressemblait davantage à une maquette d’architecte qu’à un appartement confortable. C’était comme si des peintres ivres avaient refait la décoration au jet à haute pression.

Son pas s’empesa à mesure qu’elle découvrait l’ampleur des dégâts — ou plutôt de ce qu’elle imaginait être les dégâts puisqu’elle n’avait aucun souvenir de la manière dont elle avait aménagé cet endroit. Sara était pourtant certaine d’avoir vécu dans cet appartement — pendant combien de temps, elle l’ignorait — puisqu’elle sut d’instinct retrouver la salle de bains, la cuisine, le placard à chaussures et la chambre à coucher. Elle n’avait pas encore perdu toute sa tête. Un admirateur éconduit s’était peut-être vengé d’une manière un peu brutale.

Elle passa l’appartement au peigne fin. Tout l’intérieur avait été repeint en blanc, du sol au plafond, des meubles aux appareils ménagers, dedans comme dehors. Elle ouvrit le frigo, vide lui aussi, à l’exception d’une pomme dont la peau, d’un blanc sans tache, ressemblait à du plastique. Vaguement dégoûtée, elle reposa le fruit. Malgré ses investigations minutieuses, elle n’avait trouvé aucun papier, aucune photo encadrée, aucun livre qui puisse lui donner un indice sur son identité. Elle n’avait plus que son prénom et ses yeux pour pleurer.

Elle ploya sous le joug de l’émotion et s’effondra sur le sol du salon, fesses en premier, sans se soucier de savoir si l’on avait récemment passé l’aspirateur ici. La pièce n’abritait plus qu’un large meuble — sans doute destiné à accueillir une télévision —, une table et une chaise aux lignes strictes, le tout d’un blanc parfait.

Sara était une cocotte-minute sur le point d’exploser. Pleurer l’aurait aidée à soulager ses angoisses, mais, malgré ses hoquets persistants, les larmes ne voulaient pas se joindre à la partie. En dépit de l’indicible mélancolie qui l’envahissait, elle trouvait cette situation beaucoup trop étrange pour être triste.

Une tache de couleur attira son attention. Allongée sur le sol, elle pouvait voir qu’un objet se tapissait dans l’ombre du meuble de télévision : les peintres déments et les déménageurs de l’extrême avaient omis de tout emporter avec eux.

Sara rampa jusqu’à la console et passa la main en dessous. Ses doigts effleurèrent une surface douce qui se déroba. Elle étira encore le bras et finit par récupérer l’objet. Il s’agissait d’une balle recouverte d’un tissu écarlate, dont la surface déchiquetée laissait à imaginer qu’elle avait appartenu à un chat particulièrement énervé et qui, sans l’ombre d’un doute, avait vécu ici.

Pensive, Sara se redressa. L’indice était plutôt mince. Elle lança la balle en l’air, la rattrapa au vol et remarqua que les fenêtres étaient obstruées d’un voile blanc qui, s’il filtrait la lumière du soleil, l’empêchait d’admirer la ville.

De ce qu’elle s’en souvenait, son appartement pouvait tout aussi bien se situer au rez-de-chaussée d’une maison coloniale à La Nouvelle-Orléans comme au dernier étage d’un gratte-ciel à Tokyo. Animée par la curiosité, elle s’approcha de la baie lorsque son regard glissa sur un objet qu’elle n’avait pas encore vu.

Un ordinateur reposait sur la table. L’appareil était si fin — et d’un blanc si identique à celui du plateau — qu’elle l’avait d’abord pris pour un napperon.

Une étincelle d’espoir embrasa sa poitrine. Si la mémoire du portable était accessible, elle pallierait sans doute la sienne.

D’un geste décidé, elle décolla le capot de l’ordinateur. L’appareil en veille détecta son mouvement et l’écran, blanc lui aussi, afficha un texte lapidaire.

« Vous avez (1) nouveau message. Appuyez sur OK. »

Sara recula la chaise, s’installa devant l’appareil et effleura le pavé tactile. Son sang cognait dans ses tempes et jusque sur sa langue. Le pointeur suivit son mouvement et glissa au centre de l’écran, là où la narguait la consigne laconique.

Elle compta jusqu’à trois, jusqu’à sept, jusqu’à douze, et cliqua sur le bouton.
 

À suivre...

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2013 Neil Jomunsi

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