Je suis consultante en lactation certifiée IBCLC, seule certification internationalement reconnue en matière d'allaitement maternel.

Bonjour,

Ma newsletter vous propose chaque mois des cas cliniques sur un thème, accompagnés d’une bibliographie. Ces cas cliniques vous permettent une mise à jour mensuelle de vos connaissances en matière d’allaitement. N’hésitez donc pas à partager cette newsletter avec vos collègues.
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En vous souhaitant une bonne lecture.
 
Véronique Darmangeat, consultante en lactation certifiée IBCLC.

 

Ce mois-ci, une fois n’est pas coutume, je vous propose un seul cas clinique qui pose des questions très particulières.

Cas clinique

Amaury a tété dès sa naissance et il a fait mal à sa mère dès la naissance. Courant me direz-vous, sauf que la cas d'Amaury est tout à fait particulier car il cumule plusieurs difficultés qui en font un allaitement très difficile pour sa mère et pour la consultante en lactation que je suis.

Amaury

Une femme allaitant son enfant,1894, Renoir

Etude du cas clinique

Cette mère accouche quinze jours avant terme et par voie basse d'un petit garçon, Amaury, de 3,200 kg, son troisième enfant.
Ses deux premiers allaitements ont été compliqués : problème de mâchoire asymétrique pour l’aîné, problème de succion hypotonique pour le second. Elle a bénéficié de l'aide d'une consultante en lactation de qualité et a réussi difficilement à allaiter ses deux enfants.
Elle tient donc particulièrement à allaiter ce troisième enfant et souhaiterait un allaitement plus simple que pour ses aînés.
Mais cet allaitement est douloureux dès la maternité dont elle ressort avec de grosses crevasses. Amaury prend bien du poids donc elle poursuit l'allaitement en se disant que cela devrait s'arranger.
Elle me contacte 18 jours après la naissance car la consultante en lactation qui la suivait pour ses précédents allaitements n'est pas disponible et que les crevasses ne guérissent pas. L'allaitement est très douloureux.
Elle m'explique que les crevasses s'aggravent et se creusent de plus en plus. Elle a montré Amaury à un ostéopathe car il n'ouvre pas grand la bouche mais la douleur devient insupportable et ses mamelons saignent à chaque tétée.
De plus, le bébé n'a pas fait de selle depuis 36 heures et la mère pense qu'il ne mange pas suffisamment.

Mon intervention
J'observe Amaury : il a des joues bien rondes, ce qui est bon signe quand à sa prise de poids, il ouvre très bien la bouche. Par contre, il est très rétrognate et sa succion est incertaine : parfois il fait un mouvement de succion parfait et parfois il ne sait pas quoi faire avec sa langue. Il serre également très fort les gencives.

J'observe une tétée : la prise du sein n'est pas bonne car comme Amaury est très rétrognate, sa mâchoire glisse au moment de la prise du sein et il referme la bouche. Au sein, je constate que ça succion est vraiment complètement désorganisée. Comme sa mère a beaucoup de lait, il réussit quand même à manger.

Je propose à sa mère d'essayer de placer son bébé en BN pour l'aider à mieux ouvrir la bouche et gérer le lait qui arrive. C'est plutôt mieux mais reste très douloureux pour la mère. Nous essayons la prise en madone inversée, c'est encore la position la moins douloureuse pour la mère.
Enfin, sur les indications de la mère, je constate qu'Amaury a la bouche sèche en permanence, même après avoir mangé et alors même qu'il ne présente aucun signe de déshydratation. Intriguée, je propose à la mère d'en parler au pédiatre du bébé. En attendant, je lui suggère de mettre du lait dans la bouche d'Amaury avant les tétées car quand sa bouche est sèche, il place encore plus mal sa langue.

Je propose à la mère de revoir l'ostéopathe qui a bien aidé Amaury à ouvrir la bouche pour voir avec lui s'il peut vérifier que le grand hypoglosse n'est pas coincé, s'il peut améliorer la position du menton et aider Amaury à serrer moins fort les gencives.
Le sein droit est tellement abîmé et douloureux que la mère ne supporte plus d'y donner à téter à son bébé. Je lui propose donc de le mettre au repos pendant 48 heures en tirant son lait au tire-lait pour laisser le temps aux crevasses de se refermer. Je propose de donner le lait tiré au DAL au doigt pour entraîner la succion d'Amaury plutôt que de l'aggraver.
Enfin, je lui propose de faire des pansements au lait maternel sur les crevasses pour une cicatrisation rapide.

La mère me rappelle la semaine suivante. Les crevasses du sein droit se sont améliorées mais ne sont pas refermées et le sein gauche étant le seul donné à Amaury, s'est aggravé. Donc la mère a décidé d'arrêter toutes les mises au sein qui sont insupportables. Elle tire son lait et le donne au DAL au doigt. Amaury a attrapé un rhume et tète de plus en plus mal. Il n'a pris que 100 g cette semaine.
Le pédiatre est perplexe devant le problème de bouche sèche et propose d'attendre de voir l'évolution.
L'ostéopathe n'est pas sûr que le grand hypoglosse soit coincé.
La mère est découragée, surtout à cause de la mauvaise prise de poids. Je lui propose de faire un appel d'air avec le tuyau libre du DAL pour qu'Amaury réussisse à boire plus de lait à chaque repas. Je lui propose de poursuivre le tire-lait jusqu'à cicatrisation complète.

Le lendemain, Amaury est passé de 470 ml à 740 ml de lait bu par 24 heures au DAL au doigt grâce à l'appel d'air. Il a également amélioré son mouvement de langue.
Les crevasses mettent 15 jours à cicatriser au tire-lait, sans mise au sein. Pendant tout ce temps Amaury est nourri au DAL au doigt.
Ensuite la mère essaie de remettre son bébé au sein. Sur le sein droit, les crevasses reviennent immédiatement. Elle arrête donc les tétées sur ce sein. Sur le sein gauche, les tétées sont supportables et les crevasses ne s'ouvrent plus.
La mère donne donc le sein gauche et tire son lait au sein droit en le donnant au DAL au doigt.

A 9 semaines, Amaury prend bien du poids. Il prend le DAL au doigt à chaque repas. Il prend le sein trois fois par jour, au delà la douleur est trop intense.
Au sein, il s'étouffe et avale très vite en début de tétée puis s'énerve car il n'arrive plus à obtenir assez de lait. Le DAL est donc un moyen de manger plus tranquille pour lui. Cela me laisse penser que la succion n'est toujours pas bonne.
Je suggère à la mère de prendre l'avis d'un autre ostéopathe, très au point sur les soucis de succion des bébés. Il confirme ce que je pensais depuis le début, à savoir que le grand hypoglosse est coincé. Il réussit à faire avancer un peu le menton.

A la suite de ce travail, les tétées se passent beaucoup mieux mais sont encore douloureuses car la prise du sein n'est pas encore optimale en raison du problème de menton.
La mère réussit à nourrir son bébé essentiellement au sein avec encore quelques tétées remplacées par le tire-lait et le DAL au doigt.

Dans ce cas, pour le moment, un allaitement simple n'a pas encore été possible. La motivation de la mère est extraordinaire et lui a permis de tenir jusqu'à voir de l'amélioration dans la situation mais cet allaitement reste une épreuve pour la mère, d'autant plus que c'est son troisième enfant qui souffre de problèmes de succion.
Bibliographie
  • Jack Newman et Teresa Pitman, L’allaitement, comprendre et réussir, Jack Newman Communications, 2006.
  • Jack Newman et Teresa Pitman, La prise de sein et autres clefs de l'allaitement réussi, éditions du Hêtre, 2010.
  • Watson Genna, Supporting sucking skills, Jones and Bartlett, 2008, page 62.
  • Marsha Walker, Breastfeeding management for the clinician, Using the evidence, Jones and Bartlett Publishers, 2014, page 139.

Pour aller plus loin dans l’apprentissage de la gestion de ce genre de situations, je vous propose de vous inscrire à mes formations approfondies à l’allaitement maternel.

La prochaine formation sur ce thème est proposée le lundi 26 octobre 2015 :
Et concrètement, qu'est-ce qu'on fait ?

N’hésitez pas à faire circuler l’information auprès de vos collègues formation.

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